A propos des « pieux salaf », une référence commune.
Une référence commune.
La référence aux pieux salaf « les ancêtres-les prédécesseurs », c'est-à-dire aux premiers Compagnons du Prophète ( jusqu'à la 2° génération),n'est pas neuve dans l'histoire de l'islam sunnite, au contraire parcourue de cette référence permanente. En effet , l'islam a une relation particulière à l'âge d'or mythique des premiers temps, en particulier l'époque des quatre premiers khalifes « biens guidés »,dont la réussite et la progression fulgurante est attribuée au seul mérite de la fois sans faille des premiers compagnons. Les déboires ultérieurs, depuis l'avènement de la dynastie omeyyade, sont attribués, eux, à un éloignement de la foi première.
Cependant , si l'on connaît un peu l'histoire de cette période, on constate qu'elle fut fort troublée,non seulement par des rébellions qu'il a fallu mater, mais également par des dissensions internes si importantes qu'elles on abouti à la grande Discorde , la « Fitna », au cours de laquelle on a vu les musulmans prendre les armes les uns contre les autres. L'on constate également que trois des quatre Califes « rashîdun » périrent assassinés, dont deux par leurs coreligionnaires. Les sunnites ont tendance à rejeter la fautes de ces troubles sur des apostats, des juifs ou des sectaires de tout poil, sans remettre en cause les « pieux salaf » eux-même.Cependant, à y regarder de plus près, l'on peut voir de nombreux Compagnons de premier rang faisant ultérieurement figure de références indiscutables pour « l'orthodoxie » sunnite, prendre une part active dans ces conflits,et pas toujours pour les motifs les plus orthodoxes ou les plus idéaux... A cela s'ajoutent les réticences de certains musulmans modernistes à se laisser enfermer dans une lecture et une interprétation des faits et des écrits datée de plus de 1000 ans.Enfin, des historiens anti-musulmans comme A. de Prémarre , entre autres, vont en rajouter une couche en mettant en avant les intérêts plus triviaux de la conquête, en omettant tout l'aspect religieux. C'est dire si il peut régner dans les milieux occidentaux ,même les plus ouverts, une incompréhension sur la fascination qu'exercent les salaf .
On lira donc avec intérêt l' analyse très détaillée de cette période capitale donnée par l'historien tunisien (sunnite) Hichem Djaït dans dans son ouvrage incontournable « laGrande Discorde ». Toutefois, ces critiques historiques, toutes pertinentes peuvent-elles être, ne nous donnent pas une idée correcte ni une compréhension de la vénération largement partagée envers les premiers Compagnons. On s'en rendra mieux compte dans le petit ouvrage plus littéraire de Taha Hussein « La grande épreuve.'Uthmân », assez émouvant dans lequel ces conflits, dont les enjeux très clairement exposés, prennent la dimension d'un tragédie. L'auteur s'efforce de démontrer que chaque personnage est mû par une foi sincère que l'on ne peut remettre en doute, mais pris dans un jeu de rôles et dans un rapport de forces inéluctables. Je vous engage vivement à le lire pour mieux vous imprégner de cet esprit de profond respect envers les anciens.
Parce qu'en réalité, si l'on veut comprendre le phénomène, c'est bien au niveau de la foi qu'il faut se placer. Le Prophète a initié dans la société arabe une période de grand bouleversements moraux sociaux et politiques qui ne pouvaient se résoudre sans heurts. Mais il a suscité aussi une formidable élan spirituel parmi les nouveaux fidèles, dont le comportement fut réellement, à bien des égards héroïque et exemplaire. Et, aussi bien à cette époque que de nos jours, quelles que soient les différences de personnalité, et d’opinion, c'est à l'aune de leur piété qu'ils sont jugés et appréciés.Le critère de l'intention est très important dans l'islam, et particulièrement au niveau de la sincérité et de l'engagement dans la foi nouvelle. Ces Compagnons,même dans leurs divergences, étaient mus par une ardeur constamment nourrie par la proximité du Prophète et c'est cet élan-là qui fascine et fait encore référence de nos jours.Il s'agissait, quelque soit le bilan historique que l'on peut en tracer, d'une période véritablement héroïque, qui ne peut que fasciner aux périodes de doutes et de relativisme.
Tant que le Prophète était présent, c'est vers lui que s'adressaient les croyants pour régler toutes les questions qui se posaient pour régler son comportement aux normes de la nouvelle foi. Un fois disparu, il restait pour s'orienter les textes, en particulier le Coran, dont la clarté n'est pas toujours aussi évidente que proclamée. Ce qui explique le prodigieux développement des ahâdîth, recueils des dires et actes pouvant expliquer les circonstances et le sens de la Révélation. C'était dès lors vers les témoins directs de l'épopée originelle que l'on se tournait, avec une confiance directement proportionnelle au niveau de piété qu'ils avaient manifesté dans leur vie.Et, en quelque sorte, l’exemplarité de la vie du Prophète a rejailli sur la leur. Les différents compromis nécessités par la construction d'une nouvelle société et les aléas historiques donneront constamment l'impression de s'éloigner d'un âge d'or , à tout le moins au niveau spirituel; la nostalgie ne s'éteindra jamais.
La grande question qui reste est savoir s'il convient de revenir à une fidélité à l'esprit de cette époque, transposé à notre époque actuelle, ou à la fidélité la lettre de ce qui fut dit alors, figé dans une sacralité immuable.Toutes les positions intermédiaires s'observent , mais il est important de bien saisir l'importance des salaf pour les musulmans, quelque soient les solutions adoptées, avant d'entrer dans ces polémiques. Il est en effet préjudiciables que les salafistes aie accaparé et dénaturé médiatiquement cette notion, alors qu'elle relève , comme j'ai tenté de l'expliquer, de l'héritage commun de tous les croyants.
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