"LES DISCOURS MUSULMANS CONTEMPORAINS" Compte-rendu d'une journée d'étude au CERIC - UCL (Louvain-la-neuve)
« Les discours musulmans contemporains » :
impressions personnelles et subjectives d'un auditeur-participant
Dans la présentation de la journée, sous le titre de « l'enjeu de la pensée dans les dynamiques des religions et les défis contemporains pour l'islam », ce qui était assez ambitieux,et alléchant, une méthodologie a été proposée : Il s'agissait d''étudier les discours musulmans à partir d'une optique délibérément « en dehors de la foi musulmane », pour prendre une distance analytique, au risque de la froideur(mais sans préciser cependant la nature du pointe de vue, comme si la neutralité allait de soi ou était simplement possible).
Cette analyse devait se faire selon trois axes:
Les Références du discours (triangle contexte-raison-révélation) et dans l'aspect révélation, triangle Coran-Hadiths-Fiqh
La méthode: transfert du message selon un axe bipolaire « à l'identique »/ « repensé », avec pour ce dernier pôle, la variante « classique » ou « refondée »
Le rapport au Monde , selon l'axe bipolaire déconnexion-isolement:connexion-engagement
A ce programme alléchant s'ajoutait la multiplicité des sujets faisant l'objet des discours étudiés.
Il faut ici saluer la parfaite organisation, l’accueil chaleureux, et , de la part de Felice Dassetto la remarquable maîtrise du programme, avec une belle alliance d'amabilité et de fermeté. (Il a réussi le double exploit de rattraper l'erreur de la programmation à 14h et de contenir la verve de O.Ralet dans des limites raisonnables)
Toutefois, la méthodologie proposée n'a pas toujours été pleinement suivie, avec comme principal manquement l'absence d'une étude approfondie de la méthode : on s'est peu ( voire pas du tout ) penché sur la problématique du mode des transferts du message prothétique( repensés,dans un mode classique ou « refondé »dans les ouvrages présentés)
Brigitte Maréchal, pour sa part , a appliqué le programme de façon très remarquable et son l'intervention fut exemplaire.Déjà cependant, nous devions nous contenter d'une analyse très pointue, et abandonner les réflexions sur la « dynamique » et sur les « enjeux » et les « défis » imprudemment annoncés dans le sous-titre de la journée d'étude.Peut-être attendait-on qu'ils apparaissent dans les débats,lesquels n'ont pu se développer pleinement en raison de l'étroitesse du temps imparti, nécessité par l’abondance des sujets ? Toutefois, vu la qualité de l'exposé, j'étais pleinement satisfait.
Appliquant également la méthode proposée, mais dans une moindre mesure, les apports très intéressants de Khaled Sor et Fardid el Asri, restaient dans le cadre de la « neutralité » analytique, avec des sujets assez inédits, et m'ont apporté beaucoup d'informations nouvelles. Mais leurs études, se centrant beaucoup sur la forme, apportaient malheureusement peu d'analyse sur le rapport entre ces discours et le message prophétique. Je regrette en particulier que Khaled Sor n'ai pas plus développé les discours d'Iqbal, Mawdudi et Baqir al-Sadr ( faute de temps ?).L'absence de réflexion sur les enjeux et les défis devenait ici bien plus flagrante .
Ces enjeux étaient bien présents dans les deux discours sur Tariq Ramadan, qui, toutefois, s'écartaient de façon marquée de la « froideur » analytique.Le premier était empreint de la méfiance toute occidentale à l'égard de « l'Autre »(les enjeux:inquiétants), et le second d'une sorte d' enthousiasme un peu comique de la découverte que cet « autre » était si proche de « Nous ».Ce contraste accentuait l'impression bizarre d'une césure radicale dans l'histoire du personnage (mal) étudié.
De façon fort significative, le choix des lectures de Fernand-Daniel Dustin a écarté le livre premier, fondamental, très éclairant sur la démarche de Ramadan :« Aux sources du renouveau musulman », pour se centrer et se limiter aux livres portant précisément sur les sujets touchant aux rapports entre la communauté musulmane et l'Europe. Sa lecture c'est dès lors faite sur cet axe-là, oubliant la projet d'analyse froide et systématique sur le plan des rapports aux sources, de la méthodologie, et ce centrant sur le dernier plan d'analyse du rapport au monde, mais avec cette coloration très particulière du rapport entre « leur » monde et de « mon monde ». Il a donc cru devoir émettre beaucoup de remarques exprimant -inutilement-la prise de distance avec l'auteur étudié, beaucoup de conditionnels, dont B.Maréchal, sur un sujet encore plus brûlant, s'était pourtant fort bien passée.Cela dit, je ne rejette pas l'ensemble des critiques émises,je puis admettre sans problème le constat de certaines faiblesses, y compris le risque d'une vision communautariste; ce que je regrette chez l'orateur, c'est la coloration générale du discours, orienté sur la distanciation méfiante.
J'ai déjà dit mon amusement face à la « découverte » du « nouveau » Ramadan que nous a livré Philippe de Briey, se limitant lui aux deux derniers livres, sans nous donner l'impression qu'il avait lu auparavant les précédents.Il est vrai que le dernier ouvrage, s'avouant de grande vulgarisation, pousse assez loin vers le consensuel.Mais enfin, cette ouverture de Ramadan aux valeurs « occidentales »et donc dites « universelles », figuraient déjà dans les ouvrages précédents, mais ,certes, avec certaines restrictions. Un étude attentive des précédents ouvrages lui aurait permit de déceler que sa démarche n'était pas de contester ces dites valeurs, mais d 'en imputer la source au message prophétique, un peu de la même manière que les chrétiens les relient au message évangélique et des athées à la philosophie grecque.Non pas une contestation fondamentale, juste une appropriation.
En résumé, je pense qu'une étude analytique comparée, attentive, sur le mode proposé par Felice Dassetto, entre le livre « Aux sources du renouveau musulman » et le livre « Islam, la réforme radicale », en y ajoutant l'un ou l'autre des livres étudiés par Dustin, aurait mieux rendu compte de l’évolution de cet auteur et mieux mis en évidence la tension existant entre son exigence de fidélité et la nécessité rationnelle d'une réforme, le paradoxe d'un personnage qui est , à mes yeux à 100 % européen et à 100% musulman sunnite.
J'attendais beaucoup sur le thème du discours sur la femme. J'ai donc été – fatalement- assez déçu. Ici je dirais que c'est la méthode proposée par Felice Dassetto qui a montré ses limites: j'ai assisté à un étude ayant certes demandé beaucoup de travail, mais formatée pour correspondre de manière très académique au modèle d'analyse proposé.Avec pour résultat un discours très convenu, un constat figé du discours,sans perspectives, ne rendant pas compte de la dynamique des pensées évolutives. Ce type d'analyse n'abouti finalement qu'a dire que , par exemple, la question du voile est traitée par tel auteur en référence au Coran et/ou au Hadith de manière repensée/ou textuelle. Mais rien sur le sens de la démarche, rien sur son contexte.(Cette critique s'adresse par ailleurs à l'ensemble de la méthode, qui donnerait une « photographie » se voulant objective d'un discours que l'on fige ainsi à un moment déterminé, sans rendre compte ni des conditions historiques, économiques et sociales, ni de la dynamique évolutive qui l'a produit ni des perspectives d'évolution). Or justement c'est dans la problématique du féminisme musulman que l'on voit une effervescence particulière, qui n'apparaît nullement dans l'analyse fournie.
Sans parler du choix des ouvrages, dont la motivation semble plus liée à la commodité qu'à l'intérêt intrinsèque , la façon dont on a choisit, parmi d'autres possibles, les trois thèmes de comparaison (polygamie-voile-mixité) est quasi caricaturale : les trois thèmes inquiétant les occidentaux. A une question de l'auditoire, la présentatrice a bien du avouer que le thème de la polygamie était cependant très secondaire dans les livres analysés. Le thème social n'a nullement été abordé, et même la volonté émancipatrice, de quelque nature qu'elle soit, n'a pas été analysée, ce qui est un comble. Le résultat obtenu ainsi est fort réducteur.
Comment après cet exposé se rendre compte de l'intérêt que suscite une Lamrabet, et sa vision d'un « souffle libérateur » ? Où se trouve cet enthousiasme qui lui fait dire « ma rencontre, en Amérique Latine, avec la théologie de la libération fut un choc émotionnel bénéfique »? Où se se trouve, à l'inverse, l'usage très particulier fait par la traditionaliste Fatima Naseef, d'une longue analyse pseudo-historique sur les droits des femmes dans le monde ?
Où se trouvent les emprunts des autres auteurs à la culture occidentale (j'ai trouvé pour ma part , en vrac Bourdieu, Hugo, la Bible, J.Berque, à W.Durant, et tant d'autres sources extra-coraniques, jusqu'au Dalaï-lama)? Une étude de ces emprunts aurait été très intéressante, car ils sont fait selon des modalités très variées, parfois clairement assumés, parfois sous-jacents dans les concepts mais non cités dans les textes, parfois se limitant à des utilisations opportunistes.
Pourquoi ignorer l'émergence nouvelle et significative de la figure emblématique d'Aïcha, dans les camps les plus divers, de Mernissi à Lamrabet et à Nadia Yassine ?
Et, surtout, où se trouvent les préoccupations sociales et politiques que l'on lit maintes fois dans les livres des féministes musulmanes ? Inconnues les analyses multiples des universitaires et intellectuelles musulmanes ? Hors cadre ?
J'arrête là, je sens bien que je m'emballe et que je pourrais vexer par mon ton des personnes dont le travail a certainement nécessité beaucoup de temps et d'énergie, ce que je respecte, mais avec un résultat me laissant cependant sur ma faim.
Passons donc aux études sur la figure du Prophète.
La présentation de Khadija Haourigui,sur le prophète vu par T.Ramadan après une brève citation des sources utilisées, et glissant vers une distanciation ironique, n'a pas assez approfondi la manière dont les sources ont été utilisées ni mis assez en évidence la particularité de ce genre:une hagiographie. De manière très traditionnel, il s'agit de proposer un modèle de vie à suivre.Ce qui est intéressant face à ce type de discours, c'est de voir les choix effectués dans les multiples actes d'une vie si remplie, entre ce qui est délaissé et ce qui est retenu pour l'édification du lecteur. Citer les sources ne suffit pas: encore faut-il montre l'usage que l'on en fait .Ainsi, parmi les exemples significatifs la relation originelle par Ibn Hichâm, du massacre des juifs des Banû Quraydha (Sîra II, 58-60) est très rude et impitoyable.Ramadan, qui en fait usage, est au contraire fort allusif sur les faits, mais prend la peine de sortir quatre pages de contextes politico-guerriers pour l'expliquer. Si, comme dit K.Haourigui, aucune proposition d'application concrète dans le monde contemporain n'est faite, il faut bien remarquer l'effort systématique pour rendre cette figure emblématique présentable, acceptable dans l'esprit du monde contemporain. C'était un premier point, intéressant à mette en évidence que de dire le style « mielleux »: il convenait à tous le moins d'expliquer le but de ce « miel ». Deuxième analyse qui n'a pas été faite, et sans discuter du bien-fondé historique, c'est l'analyse des modèles de comportement mis en valeur dans ce récit. Car si Kh.Haourighi pense que Ramadan « laisse son lecteur faire son propre jugement », j' ai pour ma part constaté que ce n'est pas sans l'avoir auparavant très soigneusement orienté. Cela n'a pas été abordé (encore une fois l'analyse des discours a été formelle, et on s'est très peu penché sur le sens du texte.)
Je ne m'étendrai pas sur le vaste discours d' Olivier Ralet, sympathique personnage, aux prestations duquel j'ai déjà assisté à plusieurs reprises, et qui a chaque fois beaucoup trop de choses à dire par rapport au temps imparti, et dont finalement on ne saisit jamais pleinement le sens des propos.Si on lui tend un micro, il me semble qu'il faudrait lui laisser une demi-journée entière.Ce n'est pas l'érudition qui lui fait défaut, mais la concision.
Enfin, sur l'étude de Yasmina Vanalme, ( Fatema Mernissi: "Le harem politique : le Prophète et les femmes", Albin Michel, 1987 )je suis encore moins capable d'objectivité , d'une part en raison de l'intérêt très vif que j'avais porté auparavant à cet ouvrage, et d'autre part par ma sympathie pour l'oratrice. Il est dommage que cette étude n'ait pas été faite dans le cadre du discours sur les femmes, ce qui aurait donné une autre dimension à cette précédente étude. Il est vrai cependant, que faisant ses recherches sur la vision de la femme dans les textes sacrés, c'est à une réécriture de la vie du Prophète qu'a procédé F.Mernessi. Le compte-rendu des thèmes choisi par Y.Vanalme a fort bien rendu l'esprit du livre, de façon claire et fidèle. Le débat, quant à lui a enfin abordé la question fondamentale du rapport au message prophétique à travers la critique d'un assistant, significativement musulman, qui reprochait à Mernissi de ne rien produire de neuf et de se contenter de reproduire les considérations de orientalistes. Considération erronée, à laquelle je ne saurais mieux répondre qu'en citant Mohammed HABRI qui dans sa préface à la réédition de l'ouvrage de Mansour Fahmy sur la condition de la femme en islam, écrivait « En restant au niveau du texte, la pense critique peut se trouver coincée et contaminée par le point de vue qu'elle critique. Chercher à opposer un Hadith à un autre c'est contribuer, inévitablement, à sacraliser le texte et à en faire la référence ultime. »Ce qu'a bel et bien fait Mernissi, restant par là très significativement dans les fondements des la démarche musulmane même si dans son chef, elle ne sin retenus que les hadiths « féministes », face au hadiths « machistes ».Ce n’est donc paradoxalement pas la critique de l'orientalisme qui est fondée, mais l'inverse. Ainsi, lorsque Mernissi évoque la troublante opportunité de la descente de la révélation au moment précis où le Prophète en a besoin pour se dépêtrer des contestations pressantes, elle ne franchit pas le seuil critique de la mise en question de la sacralité du texte lui-même , contrairement aux orientalistes. C'est là, me semble-t-il que se trouve le noeud du problème du rapport des musulmans au textes sacrés, d'une façon bien plus cruciale que dans les autres monothéismes. Je pense que , à la limite, l'exigence de Habri d'aller plus loin dans la critique équivaut à demander à cesser d'être musulman. Toujours est-il que voilà un texte rare et précieux: si un Abdelmajid Charfi, vaguement évoqué par Ralet, a longuement et doctement analysé la contextualisation du message, il s'est bien gardé d'en tirer des leçons pratiques.( Ce qui se comprend au vu des réactions virulentes y compris celles du réformiste Talbi). Il me semble significatif que ce soit une femme, F. Mernissi, qui éprouve la nécessité , et qui aie le courage ,de mettre ainsi les mains dans le cambouis. Un dernier mot à ce propos :On a parlé de l'analyse formelle du discours. Rien dans cette analyse formelle des sources de Mernissi , qui a déclaré explicitement se référer exclusivement au corpus traditionnel des Hadiths et au Coran, ne ferait apparaître un élément pourtant essentiel de l’imprégnation culturelle implicite, jamais explicitée dans le texte. En effet, tout le livre est parti du choc de la dénégation, vécue comme scandaleuse, du droit aux femmes de gérer la chose politique. Cette indignation, fondamentale dans la construction du livre, n'est elle-même aucunement justifiée par les textes sacrés, mais constitue un a-priori non pensé qui va orienter la lecture des dits textes. Cette indignation fondamentale n'est pas pensée et ne figure pas dans les sources explicites du texte. Elle échappe donc au schéma d'étude organisé par F; Dassetto, elle est cependant fondamentale, et implique un réseau de valeurs implicites assimilées, mais tues. Avec les mêmes sources explicites, ce livre eût été impensable il y a deux siècles.
Je terminerai par un vif remerciement tous les intervenants, y compris à ceux que j'ai vivement critiqué, pour leurs intéressantes interventions et le travail accompli. Ce texte ne constituant qu'une modeste, mais passionnée, contribution aux réflexions suscitées par leur travail.
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