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arts-arabo-musulmans 2247

 

Après avoir lu sur différents blogs de nombreuses approximations, erreurs ou même sottises sur l'établissement du texte coranique, il m'a paru utile de revenir plus longuement sur un livre important abordant le sujet sous l'angle du passage de l'oralité à l'écrit dans les débuts de l'slam. J'en fait donc ici un plus long résumé

 

Dans son étude très fouillée « Ecrire et transmettre dans les débuts de l'Islam », Grégor Schoeler s'attache à établir les rapports complexes entre la transmission orale et la transmission écrite dans les débuts du monde arabo-islamique. Il signale dès le départ que la tradition orale s'aidait souvent de notes écrites, sortes d'aides-mémoires sommaires.Il nous explique ensuite comment certaines notes ont été compilées, non dans l'optique d'établir un texte, mais dans celle d'être déclamées en vue d'un enseignement oral, toujours mieux valorisé.

 

1 A l'époque de la Jâhiliyya et aux premiers siècles de l'Islam,

 

on constate l'existence de nombreux documents écrits de type de contrat, de traité, ou encore de lettres. Parmi ceux-ci , les documents importants étaient suspendus dans la Ka'ba, en guise de publication. D'autres encore étaient gardés constamment sur soi, près du sabre.L'auteur cite les lettres de créance(ukûk), les concessions de terre(iqta'),les rachats d'esclaves(mukâtabât), les généalogies(nasab),les récits(akhbâr),les proverbes(amthâl), et les récits tribaux(ayyam al'arab).

 

En ce qui concerne la poésie archaïque, une fois créée, elle était destinée à être diffusée oralement par les râwi (pl. ruwât), qui devaient peaufiner et améliore le texte du poète. Ces transmetteurs avaient jadis l'habitude de corriger les poèmes des anciens. Lorsque les notes existaient, elle n'étaient pas destinées à la diffusion, mais à l'usage d'aide-mémoire privé, souvent inavoué. Ces pratiques sont très précocement attestées. Cependant , les grands transmetteurs ne diffusaient les poèmes qu'oralement, et la diffusion par écrit (kitâba) était très dévalorisée.

 

Pour ce qui est des écrits chrétiens, l'auteur pense qu'il n'existait pas de véritable livre en arabe, et que les textes sacrés existaient en syriaque. Seules quelques notes-mémo à usage privé existaient en arabe pour soutenir la diffusion orale. Plus tard apparurent cependant quelques véritables ouvrages, mais non publiés, restant privés, en avec le même usage de soutien à la diffusion orale.

 

2 Autour du Coran et des «lecteurs» (Qurrâ')

 

Le coran fut d'abord récité, mais dès la deuxième période de la Mekke ,il fut recueilli par des « scribes de la révélation » ( kâtib al-wahy) parmi lesquels principalement Zayd ibn Thâbit, sur des supports très divers, nommés uhuf (feuilles).

 

Une première recension en fut ordonnée par Abû Bakr à Zayd ibn Thâbit, mais ne fut pas diffusée. D'autres recension coexistaient, à leur propre initiative auprès d'Ubayy ibn Ka'b, 'Abdallâh ibn Mas'ûd, Abû Musâ al Ash'arî,etc... Ce premier corpus d'Abu Bakr fut gardé par Hafa, fille de 'Umar.

Il convient de noter que ces recensions n'étaient pas destinées à être lues, mais bien à être récitées, par des lecteurs-récitateurs (qâri /qurrâ'), un peu à la manière des râwi, précédemment cités. De la sorte, des différences apparurent dans les récitations et différentes compréhensions amenant des tensions .

 

Une deuxième recension fut dès lors ordonnée par 'Uthmân au même Zayd ibn Thâbit, mais aidé par une commission, sur base de sa première recension. Cette fois, elle fut officiellement publiée, c'est à dire que le résultat en fut envoyé dans les capitales des différentes provinces (amâr), et que la destruction des autres versions fut ordonnée. Cette destruction fut contestée par les lecteurs (Qurrâ'), moins pour des raisons plus professionnelles que religieuses . Pendant un moment,l'un d'entre eux, Ibn Ma'sûd, gouverneur de Kûfa, a même imposé son propre exemplaire dans sa région.

Ces qurrâ' se permettaient, à l'instar de récitateurs de poésie, d' « améliorer » le texte à leur goût, du moment que le sens était sauf, à leur estime...Le procédé utilisé en poésie, avec ses variantes trop libres, ne pouvait être accepté plus longtemps pour le texte sacré.

Le corpus 'uthmânien, (muṣḥaf), était donc nécessaire, mais ne comprenait alors qu'un squelette illisible par quiconque ne connaissait pas le texte par cœur. Il ne notait en effet ni les voyelles ni les signes diacritique (ces signes, qui dans l'alphabet arabe classique, distinguent une lettre de deux , trois voire quatre consonnes différents, mais s'écrivant de la même façon). Sans parler de quelques variations mineures des copies 'uthmâniennes, ce texte permettait donc encore des lectures divergentes. Les qurrâ' ont donc continué un certain temps de profiter d'une certaine liberté .

 

Les « sept lecteurs » et la science des lectures

 

Au 10° siècle , on canonisa 7 de ces diverses façons de lire qui remontaient à 7 lecteurs du 8° siècle : Nafi', Ibn Kathîr, Abû 'Amr ibn al'Ala', Ibn 'Amîr, 'Asim, Hamza ibn Habîb, al-Kisâ'î.

Ils étaient de la même génération que les transmetteurs de poésie (râwiyât), ayant la tendance de rectifier le texte selon la rectitude de la langue. Puis le codex 'Uthmânien s'imposa,en 750, et les lectures se figèrent dans les 7 écoles précitées.

 

Le développement ultérieur de cette science est caractérisée par un attachement de plus en plus fort au codex 'Uthmânien, et par la victoire définitive de la tradition, au plus tard au 10°siècle

 

Il y eu donc une «science des lectures» qui s'est établie oralement, avec des notes éparses à usage privé qui ont suivi le même chemin que les autres sciences (telles celle du hadîth): notes rassemblée pour expliquer oralement l'enseignement d'un maître, pour aboutir à des compilations générales de plusieurs lecteurs, les «livres de lectures»(Kutub al qirâ'at), dont les premiers compilateurs furent Abû 'Ubayd(m224H) et Abû Hâtim al Sijistânî (m255H).

 

Le postulat de la transmission «par audition»

 

Ce postulat fondamental exigeait un contact personnel entre le maître et son disciple : al riwaya al masmû'a impliquait une transmission par audition directe, ce qui avait la valeur la plus sûre. Il existait bien des transmetteurs(uufî) se basant sur des copies sommaires( uuf) , mais leur fiabilité était considérée comme faible (dha'îf). De même, les lecteurs (mushfiyyûn) de copies du Coran ne se basant pas sur un apprentissage oral par un maître étaient également déconsidérés comme peu fiables.

 

L'Ecriture n'a jamais cessé d'être considérée comme la parole récitée de Dieu. Dès lors malgré la transcription par écrit, la parole du Livre, récitée par les qurrâ', fut investie de la plus haute valeur, même pour le processus ultérieur de transmission, et les copies de l'Ecriture furent donc corrigées selon la lecture de qurrâ'.

 

 

3 Les débuts des sciences religieuse en Islam:Sîra, Hadîth et Tafsîr

 

Ces études «scientifiques» commencent dès la première génération des «Suivants» (tâbi'ûn), ceux qui sont venus juste après les Compagnons du Prophète. Déjà auparavant , des Compagnons (sahâba) prenaient des notes à l'occasion sur des tablettes (awâh) ou autres supports. Cette pratique devint systématique dans le dernier quart du 7°siècle, avec des enquêtes auprès es compagnons survivants, leurs enfants, et même parfois des plus humbles de la maisonnée( par al-Zuhrî, e.a.).

Un enseignement académique pris ainsi forme à Médine et à la Mekke, puis à Basra et Kûfa , suivant l'expansion de l'empire.

 

Le premier d'entre ces savants fut 'Urwa ibn al-Zubayr (23H-94H). Son père est Compagnon et cousin du Prophète, sa mère fille d' Abû Bakr, son frère l'anti-khalife 'Abd Allâh ibn al-Zubayr, et sa tante 'Aïsha (cette dernière fut la source de 2/3 des ahâdîth dont il a donnée la source).Il enseignait en public et en famille, et rassemblait les données selon le contenu (divorce - talâq ; divorce par la femme - khûl', pèlerinage -hajj, etc...). cette méthode est appelée tanîf. Il faisait répéter ses ahâdîth par ses fils méthode qui sera institutionnalisée plus tard sous le nom de mudhâkara. Ce savant, premier enquêteur essentiel auprès des sources les plus directes, avait écrit des lettres (il avait notamment écrit pour le khalife 'abd al-Malik une texte destiné à son usage privé et non à la publication), et quantité de notes, qu'il a rassemblées, avant de les brûler finalement. Ce sont donc ses fils qui transmirent son enseignement, oralement, mais à l'aide de notes également, ces dernières aboutissant finalement par un lent processus à des textes systématiques (aṣnîf) au milieu du 8°siècle. On lui a imputé la paternité d'ouvrages qui furent en réalité composés tardivement d'après son enseignement oral, lui-même n'ayant jamais rien publié. On peut le considérée commele fondateur de l'école historique médinoise .Parmi ses disciples principaux : son fils Hishâm(m146H), Abû l-aswad Yatîm 'Urwa , et al-Zuhrî (m.124 H)

Les premiers taṣnîf furent écris par Ma'mar ibn Râshid, ibn Juray, Mâlik ibn Anas et ibn Ishâq (m.150H)

 

En même temps, parmi d'autres à la Mekke, Mujâhid ibn Jabr (21H.-104H),fut lecteur, faqîh , muhaddith( traditionniste), et exégète du Coran (en élève d'Ibn al 'Abbas) . Son seul disciple par audition fut al-Qasîm bin Abî Najîh , qui a pris des notes et a transmis l'enseignement du Maître . Cependant, les diciples de al-qasîm ont recopié ses notes (kitâb) en omettant d'avouer leur procédé fréquent mais vu comme peu fiable( transmission par écrit =kitâba), c'-est à dire qu'ils n'avaient pas entendul'enseignement: cette omission est considéré comme une tricherie (tadlîs). La pratique de la copie était plus fréquente à la Mekke qu'à Médine. Il y eut également des cas complexes dans lesquels les élèves-auditeurs ne prenaient pas de notes, puis enseignaient plus tard à l'aide de notes empruntées-copiées par d'autres auditeurs ou à l'aide des notes du maître lui-même.

 

Nous en venons maintenant aux premiers élèves des premiers enseignants, parmi lesquels se distingue al-Zuhrî (5OH-124H) : ce fut le début du processus de consignation par écrit des traditions.

 

Al-Zuhrî , traditionniste, jurisconsulte,spécialiste des Maghâzî (histoire des expéditions), a suivi plusieurs cours, principalement celui de 'Urwa, et a procédé à une véritable enquête minutieuse et systématique chez les Anâr à Médine, recueillant les moindres détails, prenant probablement des notes.ce sont ses élèves qui, de son vivant ont directement copié et compilé ses notes, créant de la sorte une nouvelle méthode de transmission, la munâwala, non reconnue , mais très utilisée. Il y eu ses brouillosn, les copies de ses élèves, et ses collections officielles sur ordre de la cour : c'est la première grande compilation, celle qui rompt le tabou d'écrire un autre écrit religieux que la Coran. Il aura fallu rien moins que l'ordre du Khalife pour en fournir l'excuse !

 

Une fois la porte ouverte, le tabou tomba également à Médine. Deux de ses disciple principaux, Ibn Isâq,historien, et Mâlik bin Annas ,juriste,compilèrent en chapitres systématiques (muannafat) les domaines les intéressant. Quant à lui, il n'a rien gardé pour lui, ses compilation étant destinées à l'usage privé du Khalife. Il n'enreste que des témoignages indirectes via le muannaf de 'Abd al-Rayyâq(m.211H), dans sa section «Kitâb al-Maghâzî».

 

Il revient à Ibn Isḥâq de présenter le tout dans un ordre chronologique, comme un historien, alors qu'auparavant il s'agissait d'un recueil disparate de Hadîth sans orde logique

 

 

 

 

  La suite sur cette page :De l'oral à l'écrit (2): les sciences islamiques

 

 

 

4 Cour et littérature

 

5 l'esprit de système : le taṣnîf

6 La naissance des sciences grammaticales et philologiques

 

 

 

 

Tag(s) : #classiques et historiques
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